Essai de pensée politique

La République
oubliée

Ce que l’expérience politique corse montre à l’Europe

Antoine Pierucci

XIVe s.

Terra di u Cumune

1755

Constitution paoline

1768

Cession à la France

1943

Première libération

2024

Accord constitutionnel

Architecture de l'essai

La thèse

Et si la Corse avait, depuis sept cents ans, tenu sans interruption une idée politique née ailleurs — dans les communes italiennes, à Saint-Marin, dans les cantons suisses — et ailleurs abandonnée : l’idée que le pouvoir légitime ne descend pas d’en haut, mais monte du bas ?

Depuis le XIIIe siècle, la Corse pratique une légitimité ascendante — un pouvoir qui monte des assemblées locales (la pieve) plutôt qu’il ne descend d’une autorité centrale. Cette pratique politique, documentée depuis Sambocuccio d’Alando (1358) jusqu’à la Constitution de Pascal Paoli (1755), survit à ses propres interruptions en migrant d’une forme à l’autre — commune, confrérie, langue, résistance — chaque fois que les conditions extérieures l’empêchent de s’exprimer directement.

L’annexion française de 1768 brise cette trajectoire au moment précis où elle atteignait sa forme la plus aboutie. S’ensuit, jusqu’à aujourd’hui, une oscillation entre deux impasses — le paria qui résiste en s’enfermant dans la marginalité, et le parvenu qui s’assimile en se reniant (grille empruntée à Hannah Arendt) — dont Paoli et Napoléon offrent les deux figures inaugurales.

Mais l’essai refuse autant l’accusation à sens unique que la complaisance : il documente aussi ce que deux siècles et demi de relation franco-corse ont construit en commun, et montre que, depuis 1943, la Corse devance régulièrement le continent — libération, écologie, langue, société civile — sans qu’aucun tempérament exceptionnel ne l’explique, seulement une mémoire longue et une position de vigie insulaire.

L’horizon proposé n’est ni la marginalité ni le reniement, mais la normalité : la reconnaissance simple d’une tradition politique qui n’a jamais cessé d’exister, et dont l’Europe — confrontée aujourd’hui aux mêmes questions de subsidiarité et d’autonomie régionale — pourrait avoir à réapprendre quelque chose.

I

Une légitimité ascendante, documentée depuis le XIIIe siècle

De Sambocuccio d’Alando (1358) à la Constitution de Paoli (1755) : quatre formes successives — commune, franciscanisme, confréries, constitution — d’un même principe politique qui monte du bas.

II

Deux regards extérieurs, deux résultats opposés

Rousseau projette, Boswell observe : le regard français installe un peuple imaginaire sur une carte réelle ; le regard anglo-saxon reconnaît Paoli en égal. De cet écart découle presque tout ce qui suivra.

III

Le balancier

Depuis 1768, une oscillation entre paria et parvenu — de Paoli au sommet au Royaume anglo-corse, de Napoléon parvenu à Sainte-Hélène, puis du balancier individuel au balancier collectif d’un peuple entier.

IV

Une relation asymétrique, mais non unilatérale

Augere — augmenter en incorporant. De Pozzo di Borgo à la réouverture de l’université de Corte, ce que deux siècles et demi de relation franco-corse ont construit, de la violence à l’épreuve de la paix.

V

Le déracinement et les deux réenracinements

Simone Weil comme boussole : la violence et la société civile (Girard, Chenoweth), la langue et l’industrie culturelle, la nature et le foncier, jusqu’à la pieve planétaire — statut de résident, communs (Ostrom), diaspora.

Méthode

Posture arendtienne (couple paria-parvenu, notion d'augere, natalité), Simone Weil (déracinement), René Girard (mimétisme), Elinor Ostrom (gouvernance des communs), Robert Putnam (capital social), Daniel Bell (queer ladder), Chenoweth & Stephan (résistance civile) — approche comparative prudente et hostilité délibérée à l'exceptionnalisme.

Chapitre par chapitre

Le livre en sept temps

Un aperçu de chaque chapitre, accompagné d'un court extrait

Prologue

Ce que le regard extérieur a occulté

Il y a des îles que l'on croit connaître parce qu'on les a déjà vues en image. Des criques, un maquis qui sent fort, des hommes farouches. On croit savoir. On se trompe. L'essai part de l'hypothèse inverse — cesser de demander à la Corse ce qu'elle nous renvoie, pour lui demander ce qu'elle a fait.

Extrait

« La Corse n'est pas un décor. Depuis sept cents ans, elle a pensé et pratiqué une idée politique que l'Europe mettra des siècles à formuler : le pouvoir légitime ne descend pas d'en haut. Il monte du bas. »

Partie I

Une légitimité ascendante, documentée depuis le XIIIe siècle

De la commune médiévale de Sambocuccio (1358) à la Constitution de Paoli (1755), l'essai suit quatre formes successives d'un même principe — institutionnelle, spirituelle (franciscanisme), sociale (confréries), puis de nouveau institutionnelle — chaque fois plus aboutie. La parenté avec Dante, les cantons suisses et Saint-Marin apparaît.

Extrait

« Ce que ce mouvement institue n'est pas seulement une victoire militaire ; c'est une forme. Les pievi deviennent le cadre de cumunità qui s'administrent par assemblée, élisent leurs représentants, arbitrent leurs différends sans en référer à un seigneur. »

Partie II

Deux regards extérieurs, deux résultats opposés

Rousseau n'a jamais mis les pieds en Corse. Boswell y débarque en 1765 et en rapporte une enquête. Le premier installe un peuple imaginaire sur une carte réelle ; le second traite Paoli en égal. De cet écart entre la projection et l'observation découle presque tout ce qui suivra.

Extrait

« Rousseau cherche depuis des années un peuple encore vierge sur lequel vérifier sa théorie, et la Corse, dont il ne sait presque rien, se trouve disponible pour recevoir cette fonction. Il ne décrit pas une société ; il installe un peuple imaginaire sur une carte réelle. »

Partie III

Le balancier

En 1768, la France achète l'île au moment précis où la Corse achevait de mettre en forme ce que la France allait devenir. S'ouvre alors un balancier entre deux postures également insatisfaisantes — le paria et le parvenu. De Paoli au sommet au Royaume anglo-corse (1794), de Napoléon parvenu à Sainte-Hélène, puis du balancier individuel au balancier collectif.

Extrait

« Il n'est pas un marginal : il est le chef d'un État en actes. Et pourtant, aux yeux de l'Europe des Lumières et des cours, il reste un paria politique. Boswell l'admire, Rousseau le rêve, mais aucun État ne traite Paoli d'égal à égal. »

Partie IV

Une relation asymétrique, mais non unilatérale

Augere — augmenter en incorporant. Rome ne rase pas ce qu'elle vainc, elle l'incorpore. Deux siècles et demi de relation franco-corse se mesurent à cette aune. De Pozzo di Borgo, le diplomate corse qui refuse de détruire la France vaincue, à la réouverture de l'université de Corte après deux cent douze ans, l'essai mesure ce qui, malgré la domination, a augmenté.

Extrait

« Il existe un mot latin — augere, augmenter — dont Arendt a fait la clé de la fondation romaine : Rome ne rase pas ce qu'elle vainc, elle l'incorpore. »

Partie V

Le déracinement et les deux réenracinements

Simone Weil écrit L'Enracinement à Londres en 1943, l'année même où la Corse se libère seule. « Qui est déraciné déracine. Qui est enraciné ne déracine pas. » L'essai suit cette grille depuis la violence (Girard, Chenoweth) jusqu'à la société civile organisée, la langue, la nature et le foncier, pour aboutir à la pieve planétaire — où statut de résident, communs (Ostrom) et diaspora forment un même mécanisme.

Extrait

« L'enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine. »

“No man has ever come back from leave — even Napoleon. He staged a coup but he ended up back on the island.”

— Bert Cooper, Mad Men

Épilogue

La normalité comme horizon

La commune médiévale est devenue confrérie, la confrérie résistance, la résistance consulte. Ce n'est pas une continuité linéaire, c'est une récurrence. L'horizon n'est ni la marginalité ni le reniement, mais la normalité : une autonomie de fond, conçue comme une coopération féconde entre la France et la Corse.

Extrait

« Ce que refuse la Corse aujourd'hui plus qu'hier, c'est le choix qu'on lui impose : la marginalité ou le reniement. »

Ces pages ne sont qu'un seuil. La démonstration complète, ses sources et son appareil critique se lisent dans l'ouvrage.

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Sept siècles d'histoire

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Une chaîne européenne, pas une invention corse

Communes italiennes dès le XIe siècle, Magna Carta, cantons suisses : la Corse suit tardivement un mouvement européen qu’elle n’a pas inventé

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Le couple paria-parvenu

Le mécanisme arendtien appliqué à Paoli et Napoléon

Paria

Paoli

Refuse le système dominant. Fidèle à ses principes. Exilé mais libre.

Balancier

Parvenu

Napoléon

Conquiert le système dominant. Assimilé mais stigmatisé. Au sommet mais suspect.

« Le choix qu'on lui impose : la marginalité ou le reniement. »

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La République oubliée retrace sept cents ans d'une pratique politique héritée de l'Europe communale et jamais tout à fait abandonnée. Les extraits présentés ici en donnent le ton ; l'ouvrage en donne la preuve.

  • Sept chapitres, deux axes de démonstration
  • Sources primaires et appareil critique complet
  • Bibliographie sélective et notes détaillées
  • Du XIIIe siècle à la Corse contemporaine

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